Michael Morodi

Le site art-liège.be va malheureusement fermer ses portes au 31/12/2017. Nous remercions tous ceux qui nous ont aidé ou consulté depuis de nombreuses années.

Tél : 0486 76 20 03


Michael Morodi - Photographe
Rue Jonfosse 29
4000-Liège


 


Déplacements

par Monsieur Alain Hertay, assistant à l'Université de Liège

Ne retiens pas la vague qui se brise a tes pieds, tant qu'ils resteront dans l'eau, des vagues nouvelles viendront s'y briser. (Essais sur Bertold Brecht, Maspero, 1969, p. 22).

La neutralité recherchée, désirée, des photographies de Michael Morodi s'inscrit d'évidence dans une conception contemporaine de l'acte photographique. Résolument, son approche synchronique du sujet dans la mouvance Des Américains de Robert Frank (1959) et des travaux urbains de Lee Friedlander (The American Monument, 1976) , se substitue à la classique approche diachronique ou l' "image document" était investie du passé, du présent et de l'avenir de ses éléments. Copernicienne dans l'histoire des arts visuels, cette évolution de l' "image juste", singulière dans sa vérité univoque, au "juste des images", nécessairement plurielles et multivoques, a vu le rôle de l'auteur se modifier radicalement. De créateur omniprésent par ses choix stylistiques, celui ci s'est relégué de lui même à l'état de simple observateur, adoptant une position anonyme de retrait et se contentant désormais d'enregistrer une suite d'instants contingents, série de micro événements dont la valeur se révèle bien plus structurelle que discursive.

A titre d'exemple, observons la photographie n° 9, photographie qui provoque, de prime abord, le sentiment d'un grand "fourbi". Nous y relevons, sans recherche d'ordre logique de notre part, un banc et de vieux sacs plastiques jetés négligemment. Derrière une clôture, que longent de maigres arbustes non taillés, surgissent divers objets hétéroclites : tuyaux, ski, machine à coudre, chambranle... A l'arrière plan, la terne architecture d'un immeuble à appartements bouche l'horizon. On perçoit très vite combien cet essai de description ne rend qu'imparfaitement compte de l'impression d'ensemble ressentie. Car l'énumération des éléments constitutifs de l'image conduit à une différenciation qui ne peut traduire l'effet de surfaces et de volumes engendré par cet agglomérat aux lignes de fuites multiples. Dans cet entrelacs, le regard s'égare, se perd ou s'accroche aux objets et aux décors sans trouver d'équilibre ou d'appui. Il saute vainement d'un point à un autre à la recherche d!un ancrage un punctum illusoire. Soulignons à cet égard la prédilection de Michael Morodi pour ces "bazars" où voisinent automobile, appareil radio, poupée désarticulée, cages à oiseaux et amas de pantalons. Dépôts et rebuts d'une communauté, ces lieux d'hétérogénéité s'avèrent propices à l'établissement d’une rhétorique de la contiguïté et de l'asyndète où l'étrangeté surgit tout autant de la dis harmonie sémantique que visuelle. Certaines compositions répondent, d'ailleurs, d'un écart plus grand encore et une véritable perspective cubiste, tentée par l'abstraction, est alors à l'oeuvre. En témoignent ces choix récurrents de colonnes, de dalles carrées, de façades alvéolées d’immeubles modernes, de briques, fenêtres et portes à l'angulosité soulignée.

Ou encore, exemplairement, la photographie n° 14(Paris-Fille dans musée-1994) dont l'équilibre figuratif n'est assuré que par la présence de la jeune fille assise en tailleur. Jouant de mouvements optiques instables, les constructions plastiques des photographies de Michael Morodi procèdent ainsi par associations et enchevêtrements. Elles "font rhizome", à l'instar du concept développé par Gilles Deleuze et Claire Parnet: "Penser, dans les choses, parmi les choses, c'est justement faire rhizome, et pas racine, faire la ligne, et pas le point. Faire population dans un désert, et pas espèces et genres dans une forêt. Peupler sans jamais spécifier." (Dialogues, Flammarion, 1996, p. 34). De ces premières considérations, il ne faudrait pas conclure à une sèche cérébralité du photographe. Son art, il le pratique en dehors de toute théorisation abusive, reconnaissant notamment l'enjeu du hasard et de l'instinct dans son travail. Facteur d'importance, son besoin de nomadisme accentue cet état de déplacement et de renouvellement essentiel. Berlin, Barcelone et Valence sont ainsi vus en toute extériorité par un étranger "fidèle à sa nature vagabonde". Définitivement, celui ci bannit l'exotisme et ses poncifs : son attitude est celle du mûrement, de l'éloignement, de la négation, seule position tenable sous peine de compromission. Car, si l'on en croit la saisissante fable de Jean Toussaint Desanti, pour le nomade en état de transfert "ici est tout autant un ailleurs que maintenant un plus tard' : le temps et l’espace devenus "métastables" s'abolissent devant les yeux de l'éternel voyageur, afin de céder à une nouvelle perspective, une nouvelle voyance. Diverses circonstances menèrent Michael Morodi en Allemagne. A la croisée des chemins, il trouva en Berlin la "ville cachée dans la foret", le lieu qui permet d'accéder au multiple, l'ailleurs qui offre cet acte de résistance serein : l'individuation par l'absence.

Prenons la photographie n°7, planches taguées "Dante fire" et la jeune femme assise. L'espace, appréhendé comme lieu d'exposition, se mue ici en théâtre d'une vacance dans laquelle les signes renvoient à eux mêmes en pure déperdition : le tag et l'étrange triade, par exemple, n'ouvrent pas la lecture, mais l'obscurcissent (notons la fréquence des formes triadiques et des traces scripturales qui, parfois, sont liées à une localisation). Cette compacité du sens met l'événement hors de notre portée, nous en éloigne pour donner à l'image une inflexion fictionnelle surgie de sa propre béance (ceci est sensible aussi, avec force, dans les photographies nocturnes espagnoles). Dans la douce chaleur d'été, une jeune femme s'est assise sur une pierre. Elle a ôté ses chaussures et a posé ses pieds nus sur une barre de métal. La main sous le menton, elle patiente ou s'ennuie. Rien de plus, cela suffit. Ailleurs, dans d'autres images, dans d’autres lieux, d’autres Berlinois, isolés et désincarnés, attendent de même que le temps reprenne son cours, ils espèrent l'oubli, peut être. Toutefois, sous les horaires du monde, une petite fille danse, heureuse. Enfin, concluons cette présentation sur ces quelques lignes de Walter Benjamin consacrées à Bertold Brecht, comme un écho à la fable de Jean Toussaint Desanti, dont la belle errance photographique de Michael Morodi est peut être une réminiscence : "Le moment où l'eau est étale dans le flot réel de la vie, l'instant où le cours de celui ci s'immobilise, devient perceptible par le reflux: ce reflux, c'est l’étonnement. La dialectique dans l'immobilité est son objet véritable. C'est le rocher du haut duquel le regard plonge dans ce fleuve des choses, rocher à propos duquel dans la ville de Jehoo, "qui est toujours pleine de monde et où personne ne demeure", on connaît une chanson commençant ainsi.