Nathalie De Corte

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Date de naissance : 20/01/1970
Tél : 0496/51.93.98



Nathalie De Corte : l’art du vivant

Face à une toile de Nathalie De Corte surgit l’impression viscérale d’une rencontre totale avec la vie, tout simplement. Comme si l’amour, la déchirure, la tension, l’apaisement, le corps, l’herbe, le vent, tout se retrouvait là, concentré, nu, essentiel. Pourtant, ni l’abstraction, ni l’absence de matière, ni la légèreté des couches n’en facilitent l’approche. La toile prend sans prévenir, sans rassurer, sans séduire. A cru, elle nous transporte.

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C’est essentiel de peindre, même en étant amoureuse.
Pour l’artiste, peindre rend disponible à la vie. Et vice-versa. Miroir, bonheur et guide, la peinture lui est indispensable. Elle la rend viable, présente, vivable... J’ai toujours l’impression que je vais manquer de temps pour la peinture. Elle m’enseigne que faire. Et il n’y a pas de « plus tard », même avec les gens. Je veux que tous mes projets se réalisent dans l’instant.

Ca dynamise l’espace.
Ainsi, dans le silence, la solitude et le cadre familier de l’atelier, elle se change, s’imprègne de l’ambiance calme et prend position face aux surfaces préparées à la colle. Ancrée sur ses pieds nus, en pantalon de taekwondo maculé – le confort total ! – et en blouse que l’usure a rendue fluide – pour laisser le corps libre –, elle est prête, disponible à la toile : Quand tu fais un coup de pied, tu ne regardes pas ton geste, tu es entièrement dedans. En peinture, c’est pareil. L’atelier l’englobe. Elle s’inscrit sans effort dans le dégradé pastel où chaque objet semble avoir lui-même trouvé sa place. Le cérémonial se limite d’ailleurs au ravitaillement en thé vert et en bouteille d’eau minérale. Pas de préparation mentale, pas de construction intellectuelle, pas de croquis préparatoire, pas de recherche émotionnelle, pas perte de temps ni de délayage, juste une évidence : Je vais dans mon atelier et je peins.

Je sens la peinture dans le corps
La même simplicité se retrouve dans le matériau, la couleur, la composition et la forme. Recherche d’absolu grâce à la réduction de moyen, mise à nu en mettant simplement de la couleur sur une toile, l’art de Nathalie De Corte rejette la parure, le clin d’œil, l’anecdote, la provocation, la théorie et le superflu. Prolongation du corps, l’huile s’ancre au cœur de la vie : La nature m’impressionne fort : quel organisme ! Rien de trop, rien de trop peu. Le corps a une évidence, une structure. Un corps, c’est bien fait, des millénaires d’évolution ! Ca bouge, ça se plie, ça se lève. J’ai envie de retrouver cette fonctionnalité dans ma peinture. Un corps en mouvement, en semi équilibre, c’est comme ma peinture. L’équilibre est cassé, légèrement, pour le rendre dynamique. C’est un équilibre instable, qui se cherche. Là, c’est mon corps qui me guide, je deviens la peinture !

J’aime que mon existence se dissolve dans ce que je fais. La peinture me met en rapport avec mes possibilités vitales et me pose des questions sur ma façon d'affronter le monde. Elle me permet de comprendre de façon intuitive comment les choses s’imbriquent.
La peinture est un miroir. Elle rend l’existence, mais jamais sur le vif : situations, rencontres, contemplations, sensations, émotions et expériences diverses sont intégrées jusqu’à faire partie de l’artiste, qui n’en livre alors que l’essentiel. C’est sans doute par ce vécu rendu primaire, désingularisé, quasiment incontournable, que ses toiles touchent aussi fort celui qui regarde.

J’ai beaucoup regardé les choses dans ma vie et j’ai trouvé les choses très belles
Et si l’art colle à la personne – à l’artiste puis au spectateur –, à leurs sensations, à leurs découvertes, à leurs ravissements, c’est qu’il permet d’établir une adéquation avec le monde. Voilà la beauté : une unité indicible qui donne le sentiment de faire partie du grand tout. D’ailleurs, lorsque des toiles perdent de leur sens, Nathalie De Corte les brûle, en justifiant son geste d’un simple Ca embarrasse la planète.

Un jour, j’ai décidé d’être heureuse.
L’artiste ne peut rejeter la beauté. Ce serait comme refuser un corps à la pensée, refuser de perdre la tête ou de se sentir transportée. Beauté, justesse, bonheur la rassemblent. Face au microcosme de la nature, aux enfants, au plat de pâte qui termine la journée, à l’air frais sur le visage, au sourire de connivence, aussi bien que face à l’ajustement de deux couleurs, elle est dans la plénitude de l’instant. Ici encore, vie et art se confondent. Qu’est-ce que créer ? Moi, je mélange tout, ma vie, les outils, les matériaux et puis voilà. Pour moi, ce n’est pas compliqué de peindre.

Au lieu d’aller au musée, je préfère aller me promener !
Dans cette quête d’absolu et de simplicité, l’art ne peut que s’épanouir sous la contrainte du dépouillement. A quoi bon travailler la sculpture ou même la matière ? La nature surpasse l’œuvre. Comment faire mieux qu’une fleur ? L’expression artistique ne copie pas. Elle transmet, en toute liberté : Pour voir autrement, tu transformes puis tu gardes. C’est ça qui est beau, ce n’est qu’un instant, ça ne dure pas.

J’ai décidé que c’était dans ma peinture que je pouvais vivre tout ce que je voulais.
Nathalie De Corte se débarrasse de la matière qui encombre, du châssis qui fausse la résistance, de l’encadrement qui enferme, des formats changeants qui distraient, des émotions fortes, des démarches intellectuelles et des sources extérieures qui dirigent le geste. Ce cadre rend paradoxalement sa liberté intense et ouvre grand le champ des possibles.

Les mots ne sont pas importants.
Elle a fait sienne l’expression de la couleur, qui ne trahit pas, contrairement à la langue. Les mots, qu’elle a connus flamands, allemands puis français, au cours des déménagements successifs, ne se rapportent pas directement à sa réalité. La « tafel » est immense, comparée à la taille d’une enfant, la « tisch » fait partie du mobilier d’adulte… Il suffit de parcourir une centaine de kilomètres pour perdre toute possibilité de communication et toute conceptualisation claire. Alors elle observe le monde, scrute le ciel par la fenêtre, avant de devenir polyglotte et d’atteindre l’essentiel par la peinture. Seule la mise en voix donne une vérité aux mots. A nouveau, la justesse passe par la matérialité du corps. C’est ainsi que, parfois, la plasticienne prête son souffle à l’art littéraire.

L’art doit mettre en connexion des énergies vitales.
Faire vivre un texte ou peindre, c’est toujours faire corps avec un mouvement général, s’abandonner à une façon d’être qui est dans l’air du temps. L’artiste sent, capte, désencombre et révèle des instants de grâce : trouver l’équilibre absolu, le rompre, transformer les vides et les pleins, faire chanter la toile sur un fil précaire, tendu au-dessus de l’inachevé et du trop…

« Plus on en fait, moins ça va. » (Nuno Oliveira, maître équiyer)
Au-dessus du papier, la main de la peintre flotte comme un cavalier de haute école, en parfait équilibre sur un cheval qui semble la légèreté même, fruit du rassemblé et de l’impulsion, dans l’exercice délicat du passage. Même puissance contenue, même grâce, même intuition, même façon d’agir peu mais à propos, même évidence acquise au prix du travail, même bonheur de la justesse. Peu de choses en somme, mais d’une grande rareté.

Je m’empêche de regarder quand je peins. J’aime sentir le format et laisser le trait se poser
Il faut sentir et non avoir un système dans la tête. La technique rend l’outil docile, flexible, laissant libre cours à la recherche. La main se porte d’elle-même, jusqu’à ce que l’œuvre respire, se déploie et s’envole.

Quand je les pose, c’est que je ne peux plus rien faire
Les grands formats se travaillent en de nombreux temps. L’atelier est un chantier, dans lequel l’artiste se dirige avec confiance, selon ses envies du moment. Par contre, elle aborde les papiers en un élan, avant de les placer à terre, près de ses pieds. Beaucoup seront sacrifiés. La frontière qui sépare le mur de la poubelle est ténue mais fondamentale : certains travaux sont ressentis comme cernés, pesants, statiques ou bouchés, alors que d’autres livrent un passage.

C’est très sensuel, en fait !
La couleur, gourmande, emmène alors au-delà de la transparence des couches successives, dans les profondeurs intimes des sucs qui se mélangent et des blancs qui apaisent. L’œil cherche, en suspension, puis s’engloutit dans les nuances de la sérénité et de l’énergie franche… étrange mélange, qui ravit et ravive les sens !

Quand je peins, j’essaye d’être honnête
Nathalie De Corte donne à la peinture et la peinture le lui rend. Elle y trouve l’accomplissement et le transmet à travers une œuvre dépouillée mais épanouie. Elle offre l’évidence du virtuose, fruit d’un long cheminement, d’une rigueur extrême et d’une grâce affolante.

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Se laisser aller aux choses, s’ouvrir à l’essentiel, ressentir la vitalité sans frénésie, voilà le cadeau que Nathalie de Corte offre avec naturel à qui voit ses toiles.

Marie Guérisse
Liège, novembre 2005.


Monographie de Nathalie De Corte dans Flux News